Laure – fin

(Première partie)

(Cinquième partie) 

La fuite avait toujours été dans son esprit le seul dénouement possible de cette vie. La fuite, ou la mort. Mais si le labyrinthe abimé de ses pensées se refusait jusqu’alors de se résoudre à l’une, c’était parce que l’autre semblait bien éloignée. Aujourd’hui, tout avait changé.

Il fallait fuir, mettre des centaines de kilomètres entre elle et celui qui lui avait donné le meilleur, et surtout le pire.

Il lui fallut quatorze jours pour organiser leur départ.

Lui ne ferait rien pour les retrouver, elle le savait. Trop fier d’admettre qu’il avait été abandonné, que son emprise n’était pas totale et qu’une sale bonne femme lui avait échappé.

Mais s’il se rendait compte de quelque chose, elle ne survivrait pas, elle le savait aussi.

Chaque jour, elle triait et rangeait des affaires là où il ne chercherait jamais – dans la buanderie, ou au fond du cellier.

Chaque soir, alors qu’elle dormait sur le tapis des enfants, elle sentait derrière la porte close l’odeur de l’alcool, la fureur des poings serrés, l’envie moite de sexe et de violence.

Elle fermait alors un peu plus fort les yeux, remontait un peu plus haut les genoux et la couverture, priait un Dieu auquel elle n’avait jamais cru.

L’ombre finissait toujours par s’éloigner, et avec elle l’odeur, la fureur et l’envie.

Au réveil du quinzième jour, elle chargea le vieux break qui était resté à son nom, empila les valises des enfants, des sacs de jouets, des albums photos, ses vêtements démodés, quelques bibelots d’avant lui.

Puis elle s’agenouilla devant la commode de sa chambre, et d’une main tremblante tâtonna le dessous du meuble. Elle décolla une grosse enveloppe aux multiples épaisseurs de scotch, et l’ouvrit, comme pour s’assurer que ce qu’elle y avait patiemment caché pendant des années ne s’était pas désintégré.

Huit mille trois cent quarante-cinq euros. Ses minuscules économies hebdomadaires, pas de viande pour elle, une paire de chaussettes savamment rapiécée, des cheveux coupés devant la glace – tous ces sacrifices du quotidien qui lui avaient parfois semblé inutiles les sauveraient aujourd’hui.

Elle ne jeta même pas un dernier regard à sa chambre, au salon ou à la cuisine avant de fermer la porte, pour la dernière fois.

Sur la banquette arrière, les enfants restaient silencieux. Avaient-ils compris ? Il serait temps de leur parler une fois en sécurité. Elle démarra le moteur, les yeux fermés. L’interdiction de l’échec rendait l’expédition encore plus effrayante.

Jusqu’au panneau de sortie de la ville, les mâchoires, épaules et cuisses de Laure restèrent contractées. Quelques kilomètres plus loin, elle s’arrêta devant une pharmacie où jamais elle n’était entrée, puis demanda à utiliser les toilettes.

Enfin son corps se relâcha, sa respiration s’accéléra et les larmes se mirent à inonder ses joues glacées.

Elle était libre.

Le test de grossesse était négatif.

***

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