Portable abimé

par dautresvies

Elle tient à deux mains la tasse froide, encore pleine. Elle n’aurait jamais dû se resservir du café, elle a déjà bien assez mal au bide comme ça. Trois doigts glissés dans la anse tapotent la céramique, le cliquetis des ongles mal coupés résonne dans le silence.

Dehors, elle entend la vie continuer, la terre tourner. Quelque chose lui échappe, une sensation insaisissable. Son cerveau a analysé l’information, et elle est capable de la restituer. Mais un obstacle l’empêche de comprendre. Une barrière invisible qui lui permet de fonctionner, un raccourci de l’esprit qui évite les émotions.

Assise inconfortablement sur le bord du canapé, elle semble aussi froide que son café. Les yeux pourtant ouverts, elle ne voit rien. Tout est figé derrière le rideau, un genre de pilote automatique au bord du somnambulisme.
Sur la table basse en imitation bouleau premier prix, un paquet de clopes, un portable. Un modèle pas vraiment récent, un peu abimé sur le bord. Elle n’arrête pas de se demander si ça date de la nuit dernière, ou s’il est tout simplement tombé de la poche ou du sac à main, un jour d’inattention.

L’écran s’allume. Elle a coupé la sonnerie, une musique à la mode à l’énergie angoissante.
Le vibreur suffit à faire battre son cœur juste un peu trop vite. Inutile de regarder le nom qui s’affiche, ce n’est pas à elle qu’il souhaite parler.
C’est le cinquième appel de la journée. Enfin non, le sixième pour dire la vérité, car il y en a un qu’elle n’a réussi à prendre, celui qui affichait «Mamie».
15h34, le premier jour de l’année, quand on est populaire ça doit être normal de recevoir des appels. Elle en viendrait presque à prier pour une saturation du réseau.

La veille, elle n’a pas célébré le passage à la nouvelle année. Couchée tôt, levée tôt, les partiels arrivent dans quelques jours – et puis surtout personne ne l’a invitée nulle part. Si elle avait fait la fête jusqu’au petit matin, peut-être qu’elle n’aurait pas entendu son téléphone sonner ce matin, à 7h42. Peut-être qu’elle n’aurait pas répondu à la demande formulée, peut-être qu’elle n’aurait pas accepter de récupérer le portable au bord abimé.

Mais elle n’avait pas fait la fête, avait dit oui, mis ses lunettes sans les nettoyer, brossé ses dents sans se regarder dans le miroir, attaché ses cheveux sales dans un élastique bleu, enfilé son gros manteau noir par-dessus son pyjama, descendu les escaliers sans faire de bruit pour ne réveiller personne, déverrouiller la porte d’entrée, traversé les jardins, tapé doucement à la porte voisine, senti la boule dans sa gorge et le creux dans son ventre, et dit :

« Je suis là.
– Merci. »

Elle n’avait pas répondu, ni enlevé son manteau. Au téléphone, Marilyne lui avait déjà tout dit, dans une seule phrase, sans ponctuation, comme si toute pause pour respirer serait insupportable. Comme s’il fallait tout cracher d’un coup au risque de sangloter de l’inaudible.
L’alcool, le verglas, l’arbre. Ce portable qui n’arrêtait pas de sonner et qui les rendait fous. Ce portable qu’ils ne pouvaient se résoudre à éteindre, mais qu’ils ne pouvaient pas garder.

Marilyne a trois ans de plus qu’elle – enfin, qu’elles. Aujourd’hui, elle semble plus jeune, et tellement vieille à la fois, les yeux rouges, brillants, mouillés. Elles se connaissent depuis longtemps, pas besoin de parler pour combler le vide, même aussi oppressant.

Amélie avait toujours été la plus extravertie des trois, invitée partout, toujours entre deux éclats de rire. Elles s’étaient éloignées au fil des années, mais restaient voisines. Une relation différente de l’amitié, mais la confiance était là.

Elle était donc repartie avec le portable au creux de la main et le chargeur enfoncé dans la poche. Il ne fallait pas qu’il s’éteigne, pas tout de suite.

Le premier appel l’avait surprise, à peine deux heures plus tard. Elle avait balbutié, hésité, se rendant compte à mesure que les mots sortaient de sa bouche de l’ampleur de la tâche qu’elle avait acceptée. Après avoir raccroché, elle avait coupé la sonnerie et fumé trois cigarettes d’affilée, allumant la dernière au cul de la deuxième.

Les vibrations font glisser le portable doucement sur la table. Déjà trois séries de bip, il faut répondre. Elle pose la tasse, s’empare d’une cigarette entre deux doigts moites. Biiiip. La flamme du briquet tremble autant que sa main. Elle inspire. Attrape le portable. Se lève.

« Allo ?
– Bonne année, Amélie !
– … Ce n’est pas Amélie. Vous êtes un ami à elle ? »

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