Le Goût du Sel – 2

par dautresvies

[lire le début :Le Goût du Sel – 1]

Quelques dizaines de minutes avant ce coup de fil qui avait tout gâché, en ce 1er juillet 2016 à 7 h 18, la circulation sur le périphérique intérieur parisien était aussi fluide qu’une barrière de péage un week-end de retour de vacances. Il faisait déjà lourd, les mains collantes des automobilistes pressés passaient nerveusement des cheveux au volant, du levier de vitesse immobile à la cuisse droite, où elles s’essuyaient rapidement.
Les esprits s’échauffaient aussi vite que le bitume sous les roues et les coups de klaxon inutiles finissaient de réveiller les travailleurs couchés trop tard la veille au soir.

Sans raison apparente, les longues files de voitures se remirent lentement en mouvement tel un accordéon désaccordé, et les embrayages se décrassèrent enfin en passant la première.
Sauf la file de droite. Une voiture restait à l’arrêt, moteur allumé. Un véhicule moyenne gamme banal, gris, de marque française. Cinq portes, toujours plus pratique quand on prévoit d’installer des enfants à l’arrière.
L’espace devant lui s’agrandit et un camion de livraison s’y inséra par la droite alors que le conducteur coincé derrière lançait des insultes aussi fleuries qu’un jardin anglais au mois de mai.

Rien ne bougeait dans la voiture grise. Alors que tout autour les carcasses métalliques gagnaient de précieux mètres sur leur trajet, celle-ci semblait endormie. Le conducteur malchanceux toujours coincé derrière déboîta sauvagement sur la voie de gauche, alors même qu’un utilitaire s’y rabattait. Coup de volant instinctif vers la droite.
Les coups de klaxon se mêlèrent aux injures hurlées toutes fenêtres ouvertes quand la portière de droite du conducteur poète s’écrasa sur la voiture grise à l’arrêt.

Le choc n’abima que la tôle des deux véhicules et le conducteur pensa un instant qu’ils avaient tous eu pas mal de chance.
Jusqu’à ce qu’il passe le bras par la fenêtre côté passager, à l’intérieur de l’habitacle de la voiture grise, et comprenne du bout des doigts que la chance n’était pas partagée.
L’homme, de profil, semblait se reposer, les yeux fermés, la tête appuyée en arrière, comme on le fait parfois dans un embouteillage, pour reprendre un peu de force avant de partir au front.
Il avait les mains posées sur ses cuisses, tout son corps penchant vers la droite suite à la collision, seulement retenu par la ceinture de sécurité tendue. Sur le fauteuil du passager, une petite bouteille d’eau et une plaquette d’antalgique avec deux capsules de plastique transparent vides.
Ses cheveux bruns, bouclés, étaient proprement coupés derrière son oreille, et aucune goutte de transpiration ne perlait sur sa nuque. Il ne semblait plus avoir mal.

Alors que le thermomètre de son tableau de bord indiquait déjà 28 °C à 7 h 26, sa peau était fraîche. Il n’était plus là.

*

Ses yeux fermés toujours tournés vers la fenêtre avalaient le soleil sans sécher ses larmes. La pauvre femme sur la couverture du magazine écrasé sous son coude est proche de la noyade. D’une main, elle caressait doucement sa tasse brûlante. La frôlait du bout des doigts, s’en éloignait, et recommençait quelques centimètres de céramique plus loin, comme si la température allait baisser par magie.
C’était sa tasse à lui, celle qu’il fallait toujours garder propre et rangée sur le petit plateau en fer près de la cafetière. Les rituels adoucissent les matins.
De l’autre main, elle se caressait les lèvres. Son index parcourait toutes ses gerçures d’une commissure à l’autre. Elle faisait du repérage, frottait doucement ses lèvres l’une contre l’autre, et savait immédiatement quel lambeau de peau serait bientôt déchiré.

Tout ça, Élise le faisait sans même y prendre garde. Il paraît que les femmes sont multitâches. Les mères, c’est puissance dix mille. La seule chose qu’elle avait conscience de faire à ce moment-là, c’était de surveiller Ian, assis sur le parquet, qui entreprenait très curieusement de faire tenir une pièce de monnaie dans les replis grassouillets de son cou.
Elle ne se demandait même pas comment une pièce de vingt centimes avait pu arriver entre les mains de son fils — ça faisait longtemps qu’elle ne se posait plus ce genre de questions. C’était comme ça, après tout, pas besoin de perdre de temps à s’en vouloir de son désamour du rangement.

Cette culpabilité l’étouffait déjà suffisamment comme ça. Cette poussée venue du fond du ventre lui serrait la gorge aussi régulièrement que son cœur pompait le sang et l’éjectait dans ses veines. Sans répit. Elle s’en voulait de tout ou presque — de ne pas savoir réparer le mobile qui ne tournait plus au-dessus du berceau, de laisser le petit en pyjama toute la journée quand il pleuvait, de ne pas savoir être une bonne mère, de le voir grandir sans père.
Décider de faire un enfant à deux, ça relevait déjà de la pathologie psychiatrique, un sérieux problème de sous-estimation des risques et de l’inconnu. Mais toute seule, comment pourrait-elle supporter ce double fardeau de l’abandon et de la
responsabilité ? Jusqu’à sa mort, elle était maintenant liée à la vie d’un autre être humain et elle avait perdu son libre arbitre.

Avant de perdre son mari — perdre, elle s’était toujours moquée de ce mot, trop doux, trop optimiste, comme si elle l’avait égaré dans un rayon du supermarché pendant leur plein hebdomadaire, et qu’il allait finir par la retrouver accroupie devant des tablettes de chocolat ou du café moulu — elle n’avait jamais perdu personne à qui elle tenait, à part son chat.
Son père aussi, mais il ne comptait pas. Elle n’avait pas pleuré en apprenant la mort de son père, elle avait beaucoup pleuré dans la fourrure noire, mal léchée et hirsute de celui qui avait longtemps été son seul ami.
Elle pourrait bien se suicider, en finir, mais l’idée même de faillir à cette responsabilité lui tordait le bide. Elle survivait pour son fils, mais ne vivait plus pour elle. À quoi bon ? Elle était inutile désormais. Une femme déjà périmée. Une épouse gâchée. Veuve à 31 ans, quel karma de merde, quand même.
« Prenez la vie jour après jour », disait l’experte des astres. Elle allait commencer par prendre une douche — pour la vie, on verrait plus tard.

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