Une amie – 5

par dautresvies

[Lire le début : Une amie]

Tu ne le sais pas et tu ne sauras peut-être jamais, mais je vais publier mon premier roman l’an prochain.
C’est une de ces étapes de ma vie que j’aurais aimé partager avec toi.
Après mon mari, tu aurais sans hésitation été la première personne que j’aurais appelée pour annoncer la nouvelle.
Moi qui suis d’un naturel assez défaitiste, assez pessimiste, comme tu me le disais parfois, j’aurais aimé m’emballer avec toi, bondir partout comme les enfants le font, et peut-être qu’on aurait ri en faisant semblant de se battre avec nos avant-bras, comme pour se moquer des greluches, de celle dans l’accoutrement et l’attitude superficielle nous faisait rire.
On se serait pris dans les bras, on aurait sauté sur place jusqu’à s’écraser les orteils, on aurait ri, encore un peu, et tu m’aurais dit que tu étais fière, et que tu avais hâte de tenir ce roman entre tes mains.

C’est à toi que j’ai pensé quand j’ai reçu ce premier coup de téléphone, annonçant que mon manuscrit avait été retenu. Je n’ai pas pensé à une gloire éventuelle, tu sais comme je ne sais pas être le centre de l’attention, je n’ai pas pensé à l’argent que je pourrais peut-être gagner, je n’ai pas pensé aux critiques qui ne manqueraient pas de me fissurer ou de me ronger les entrailles, j’ai pensé à toi, car c’est à toi que je voulais depuis la première page dédier ce roman.
Depuis la première page, je pense à ces deux mots « Pour M. », que je demanderais à faire imprimer juste sous le titre, sur cette page dont je ne connais pas le nom (toi, tu le saurais, tu l’auras sûrement appris lors de tes études dans l’édition), et qui seraient les deux mots que j’aime le plus de cette histoire.

Je pense déjà à te faire envoyer un service presse, sans rien ajouter. J’imagine que tu ouvriras le paquet et reconnaîtras mon nom, retourneras l’objet pour parcourir rapidement le quatrième de couverture – tu y reviendras plus tard, quand l’émotion sera retombée – et tu décolleras lentement la couverture, pour ne pas abîmer le bandeau promotionnel et qui sent encore le neuf, et tu tomberas sur ces deux mots, écrits pour toi.

Tu sauras alors peut-être que tous les autres, les quelque soixante-trois mille autres, avant correction, ont aussi été écrits pour toi.
Que ces histoires de deuils ne sont que des décalcomanies de ce que je ressens. Des transferts romancés, adoucit, polis par le temps, et que les larmes ont déjà bien coulé.

Quand je suis sortie de ce rendez-vous qui allait tant changer pour moi, j’ai voulu le dire, le crier à tout le monde.
J’ai commencé par mon mari, privilège nuptial oblige. Il était fier, j’étais émue.
J’avais encore le cœur qui battait un peu trop vite en raccrochant. J’ai écumé mon maigre répertoire et les archives de messages sur mon téléphone pour trouver une personne avec qui partager cette joie qui déborde comme une piscine de riche.
J’ai lu chaque prénom, mais je ne cherchais que le tien.
Je n’ai plus ton numéro depuis bien longtemps, bien avant que tu jettes le mien, à l’époque où tu as rempli une énorme valise pour rejoindre ton futur mari expatrié dans un pays d’Asie.
J’avoue ne plus me souvenir lequel c’était. Il était forcément trop loin de toute façon, et c’était bien tout ce que mon cœur avait retenu.
Mes yeux ont buté sur chaque prénom, même sur l’entrée du numéro de notre médecin de famille.
Je pense qu’il aurait été heureux pour moi.
Mon cerveau a tenté de me faire plaisir en lisant de travers le prénom de ma belle-sœur.
Après tout, ça aurait pu être toi.

Je voulais partager cette si grande nouvelle avec toi. Les autres m’ont semblé fades. Je m’imaginais leur annoncer la parution de ce roman, et je ne ressentais rien, ou si peu, pas grand-chose.
J’ai commencé des phrases du bout du doigt, avant de tout effacer en pensant à toi.

J’étais pourtant d’humeur enjouée, presque sociable. Tu ne m’aurais pas reconnue.
J’ai laissé un type rondement obèse somnoler sur mon épaule dans le RER.
Combien de fois a-t-on pris ce train ensemble ?

En août 2001, on ne se connaissait pas encore. J’étais à Houston, Texas, pour des vacances linguistiques option alcool et voitures à boîte automatique chez une de mes amies.
Elle et moi, ça avait été un coup de foudre. On s’était rencontrées sur le seuil d’un garage en sous-sol décoré pour une boum d’ados. J’avais 13 ans. Elle vivait déjà depuis plusieurs années aux États-Unis où son père avait été muté.
Je ne sais pas si c’est l’Amérique en elle qui m’a fascinée, son sourire blanc sur sa peau café qui m’a séduite, son rire fort et déjà si féministe alors que nous ne savions pas trop quoi faire de nos jeunes seins, qui m’a impressionnée.
Je l’aurais suivi au bout du monde. Comme toi plus tard.

À 18 ans, je l’avais rejointe pour l’été et les nuits étaient étouffantes dans le golfe du Mexique. L’humidité de l’air se mêlait à la sueur et on ne savait plus très bien pourquoi le short collait aux fesses.
Nous aimions nous échapper pour marcher la nuit, défiant le couvre-feu et profitant d’un semblant de fraîcheur.
Je me souviens qu’il y avait une immense fontaine. Je ne sais plus où, je ne me rappelle que sa couleur, ocre, comme ces canyons brûlants, et sa texture, douce comme du crépi vieilli sous les doigts des passants.
L’eau était claire et tiède, et nos cœurs tellement jeunes encore, optimistes, souriants. Nous avons fouillé nos poches à la recherche de quelques cents, et les avons jetés en récitant tout bas nos vœux les plus chers.
Si un vœu ne se réalise pas dans un contexte de film américain, alors quand ?

J’ai souhaité la même chose chaque fois qu’il y avait une fontaine à pièces, des bougies d’anniversaire, un cil sur ma joue ou que je tombais sur ce petit os bizarre dans le poulet, tu sais, celui en forme de V.
J’ai souhaité réussir à écrire un roman, et qu’il soit publié.

Mon amie n’a pas osé me demander quel était mon vœu, tout le monde sait que ça porte la poisse, alors elle s’est risquée à m’interroger : est-ce que mon vœu avait une date limite ?

Il n’en avait pas, « j’ai toute la vie pour réussir ».
Il m’a fallu le double de ma vie d’alors pour transformer un quarter de dollar en roman.
Un peu grâce à elle, un peu grâce à toi.

J’espère que tu le liras.

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